RSS

Un kanak albinos

Je ne suis pas un poète kanak. Je n’ai pas la prétention d’être de ce peuple-là et encore moins de parler en son nom ou à sa place. Je ne suis le « porteur de parole » que de moi-même [1]. J’ai simplement essayé, par le biais de l’écriture, de ce que j’ai appelé mes « fables poétiques », de parvenir d’abord à une sorte d’empathie avec des gens que j’ai côtoyés puis fréquentés et en tous cas respectés et tenté de comprendre.

Le titre originel de mes « Fables poétiques » était Vingt-huit chants funèbres d’un Kanak albinos. Le terme « albinos » pouvait poser problème dans la mesure où, pour certains, il serait un qualificatif péjoratif. Je tiens donc à m’en expliquer.

Si pour une partie du peuple kanak plutôt « traditionnaliste », l’albinos est un être puni par les ancêtres pour avoir transgressé un interdit, un tabou, pour les autres, plus « modernistes », cette malédiction n’existe pas. Ce n’est donc pas un problème, au contraire. Et qui mieux que Gilbert Tein [2], conteur-chanteur bien connu qu’on qualifie ici de « kanak blanc », pourrait défendre cette idée ? Pour moi, ce terme veut mettre en relief le point de vue d’un homme pas comme les autres car non-ordinaire.

Kanak albinos, donc. Mais ce n’est pas la seule « tare » dont je suis doté à propos de laquelle je refuserai votre commisération.

Je passerai rapidement sur le fait que j’ai les cheveux rares, le sommet de la tête dégarni [3] : qu’importe en effet que j’aie la tête nue, si mon intelligence veut bien rester velue ! [4]. Il y a autre chose à propos de ma personne qu’il faut savoir. Tel Homère, les aèdes étaient souvent aveugles [5] . Je me contente d’être malvoyant[6]. Très malvoyant même : il faudra donc patienter encore un peu avant que je puisse prétendre à être pleinement poète.

A lire aussi, la BIO (dégradable).

– – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – –

[1] Gilbert Kaloombat Tein, conteur, musicien, ancien directeur du centre culturel de Hienghène.
[2] La culture kanak, celle d’un peuple au départ sans écriture, est une culture orale. Toutes les cérémonies essentielles sont précédées d’une prise de parole, d’un échange de discours. Les porteurs de parole sont en général les chefs ou les anciens. C’est un sujet que j’aborde dans « Terre de parole », prologue de Vingt-huit chants funèbres.
[3] Suétone à propos de Caligula,Vie des douze Césars
[4] Synésius, Eloge de la Calvitie
[5] Sur le mythe du poète aveugle, se reporter à cet article
[6] Dalia me dit souvent : « Gégé tes lunettes sont dégueulasses », ce à quoi je réponds : « Mes yeux aussi, hélas ! »

Publicités
 

Les commentaires sont fermés.